détenteurs du bon gout

19 avril 2012

I want to believe

Un pauvre type qui se prend pour un poète alors qu'il aligne péniblement six pauvres mots sur une feuille de papier s'est indigné avec bêtise l'autre jour en écoutant David Bowie : « Ha, ces amerloques ! Ils sont partout ! On a une langue bordel, pourquoi faut-il toujours écouter des chanteurs américains ? C'est comme ce truc qu'ils ont mis devant l'hôtel de ville : ONLY LYON, non mais on croit rêver ! C'est tout ce qu'ils ont trouvé ? » Et moi de tenter de le raisonner en l'informant que David Bowie était anglais, mais là n'était pas le débat.

Le débat, c'est que foutre à la poubelle tout ce qui traverse l'océan est d'une bêtise sans nom, davantage encore lorsque ce qui nous vient c'est de la bonne littérature, de la bonne musique, de la bonne BD et, encore mieux, tout ce qui réunit tout ça dans 120 pages : The Believer.

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En 2003, les éditions McSweeney's lancent une revue excellente, intelligente, et tout un tas d'autres qualificatifs du même tonneau (et personne n'ignore mon inventivité sans faille quand il faut trouver d'autres adjectifs dans ce goût-là). Les meilleurs auteurs parlent de littérature (et c'est autre chose que d'entendre Laurent Gaudé baragouiner sur la littérature française, même s'il ne le fait pas), les meilleurs auteurs de BD parlent de BD, les meilleurs spécialistes de musique causent de musique, bref, vous l'avez compris, The Believer, c'est une sacrée référence. Et heureusement qu'au sein des éditions Inculte, personne n'a le même avis que ce foutu poète mentionné plus haut, sinon, nous autres pauvres français qui ne comprenons pas d'autres mots d'anglais que ceux écrit sur les portes des toilettes pour hommes dans les bars miteux qui pullulent, n'aurons jamais pu découvrir cette merveilleuse revue.

Parce que oui, voici enfin Le Believer en VF. Soit un trimestriel qui compile le meilleur des articles parus récemment dans la revue américaine, plus, en bonus, quelques articles dénichés dans les archives du Believer US.

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Donc, voici le premier numéro, et il est parfaitement réussi. L'objet est beau, agréable, tape l'œil comme il faut, avec, en couverture, quatre très jolis dessins de Charles Burns en guide de sommaire : on aura du Daniel Clowes, du Steve Carell, du Nick Hornby et même du Amy Winehouse. Et ce n'est pas tout, car Le Believer a plein de trésors cachés un peu partout.

En fait, ça commence très très fort avec une conférence de Grail Marcus et Don DeLillo à propos Bob Dylan. Depuis quelques temps, Bob Dylan fait partie des mots clés qui me font pousser des cris de bonheur intenses, comme j'en avais rarement poussé avant, le genre de nom qui me donne des frissons partout partout. Et là, lire deux types qui débattent sur son influence sur les arts et le mode de vie américains, c'est simplement jouissif. Évidemment, chacun essaye de caser son bouquin sur Bobby : Grail a écrit La République invisible (que je suis en train de lire, mais il faut s'accrocher : le style est confus et tout n'est pas très clair) et Don a écrit Great Jones Street (que je suis en train de lire, mais il faut s'accrocher : on ne comprend rien, même si le style est excellent). Les deux compères s'attardent sur la fuite de Dylan, fuite au sens je vous tourne le dos, à tous, vous qui me prenez pour un prophète, ou un demi-Dieu, alors que j'ai juste chanté dix chansons, alors laissez-moi tranquille, je me barricade chez moi.

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Mais Bob n'est pas le seul dans ce numéro passionnant et foisonnant car, à peine l'article terminé, on embraye sur une nouvelle jolie comme tout signée Stephen Elliott, où le narrateur raconte tout plein d'échecs et d'expériences SM, bref, tout un tas de choses que j'aime bien. La nouvelle est très bonne, malheureusement, l'ami Stephen n'a aucun roman traduit en français, et c'est bien dommage.

On enchaine avec le petit Karl Marx, 18 ans, qui écrit des histoires minables pour son papa chéri. Impossible d'imaginer, à la lecture de ces petits textes ridicules, que son auteur deviendra un des plus grands penseurs de l'histoire de l'humanité. Et puis Daniel Clowes nous raconte sa vie et son œuvre, et Zadie Smith nous apprend comment on fait un bon roman, puis Harry Mathews nous explique ce qu'est l'Oulipo et comment Georges Perec himself en a bavé pour traduire ses romans en français.

Mais il n'y a pas que de la littérature dans Le Believer. Il y a de la musique, on l'a vu avec Bob Dylan, mais il n'est pas le seul car on a un petit entretien entre Damon Albarn, l'ex de Blur, et Paul Simonon, l'ex des Clash. Ce qu'ils racontent est passionnant, sur Londres et la musique des années 90, et pourquoi Blur est le plus grand groupe anglais de l'histoire de la musique (derrière les Stones, quand même, faut pas déconner trop longtemps). Et, pour finir question musique, le retour de Greil Marcus qui nous offre son personal tribute à Amy Winehouse.

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Et puis, Le Believer c'est aussi des textes intelligents sur des choses intelligentes : une société utopiste au Danemark, Christiana, soit une mini-ville auto gérée où personne n'est propriétaire de rien et où les dealers d'herbe sont les rois du monde. Malheureusement, cette petite société ne va pas tarder à disparaître, because nouvelle réglementation au Danemark, jolie Scandinavie terminée, 21ème siècle et tout ça. Et puis vingt pages sur les bunkers et la guerre froide aux Etats-Unis, et comment l'imaginaire collectif américain s'est constitué ces dernières décennies à partir de ces petits abris individuels censés les protéger de la fin du monde atomique. Pour ceux qui craignent l'Iran et la Syrie, sachez qu'un de ces petits bijoux d'architecture ne coûte que 130 000 dollars. Mais vous risquez de vous mettre tout votre voisinage à dos, comme les américains dans les années 60, qui préféraient laisser mourir leurs charmants voisins et leurs tartes aux pêches, plutôt que de les abriter dans leurs bunkers. Sympa. Reste une question qui ravira certains Ardennais ou gens du nord : si tout le monde meurt dans une explosion nucléaire et que survit une seule petite famille avec son petit caniche, comment repeupler la planète ?

Bref, l'important, c'est que Le Believer doit devenir un événement majeur et incontournable de votre quotidien, il faut que vous attendiez chaque numéro avec l'impatience la plus totale, que l'achat du futur numéro soit l'aboutissement ultime de votre vie, parce que vraiment, sincèrement, totalement, profondément, ça vaut le coup.

Et hurlez à l'attention de tous ces abrutis d'anti-américanistes primaires franchouillards consanguins : FUCK YOU ASSHOLE !

Le Believer n°1 - Editions Inculte - 15.30 euros

Posté par Armand A Lechare à 23:26 - Livres - Commentaires [0] - Permalien [#]

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