détenteurs du bon gout

12 avril 2012

Karoo ou l'homme sans âme

Karoo

Être payé pour lire des livres et ne pas y arriver est une expérience assez frustrante, et vivre avec la sensation terrible qu'aucun livre, jamais plus, ne pourra me faire trembler d'excitation est difficilement acceptable. C'est vrai, depuis quelques temps, me concentrer sur plus de huit pages était un exercice délicat pour ne pas dire irréaliste pour moi. J'ai commencé pas mal de livres sans jamais arriver au bout, parce que l'envie m'en manquait, le plaisir de me plonger dans un univers aussi, et les rares choses que je commençais tournaient en rond, n'étaient pas satisfaisantes, une sorte de bouillis de bouquins traitant de thèmes rabattus avec un style lu mille fois. Frustrant, vraiment.

Il y a un an tout juste, bien avant que ce sentiment ne m'emporte, je suis tombé sur le troisième livre qui a bouleversé ma vie, après Bandini de John Fante et Jérôme de Jean-Pierre Martinet. Vraiment, je pèse mes mots, c'est dire le séisme intense que j'ai connu en lisant Le dernier stade de la soif, un livre ô combien merveilleux et fou et fantastique, paru aux non moins merveilleuses et folles et fantastiques éditions Monsieur Toussaint Louverture. Si vous êtes un habitué assidu de ce blog, et vous l'êtes forcément car vous avez depuis longtemps déjà admis que ce que vous pouvez lire ici vous transcende, vous vous souvenez forcément de mon article au-delà de l'éloge de cette œuvre indépassable de Frederick Exley. Il y avait tout, à cette époque-là, pour me rendre heureux : les beaux jours revenus, une fille, des moyens, bref, c'était une période vraiment faste.

Un an plus tard, il n'y a plus grand chose, à part le beau temps et l'ennui et la fameuse frustration que j'évoquais plus haut. Et c'est là que Karoo entre en scène.

Sous les rayons d'un soleil renaissant, je me retrouve avec dans les mains un pavé parfaitement soigné, une couverture couleur sable, deux types sans tête qui se battent, du beau papier : une fois encore, Monsieur Toussaint Louverture vient de sortir un objet d'art au lieu d'un simple bouquin.

Et là, c'est une merveille, sincèrement, au sens trésor, au sens truc précieux, le genre de livres que vous pleurerez lorsque votre bibliothèque prendra feu le jour de l'apocalypse, le genre de livres que vous n'échangerez même pas le jour où vous n'aurez plus un sou en poche, quand vous préférerez vous manger un orteil plutôt que le revendre pour acheter de quoi manger, le livre avec lequel vous vous ferez enterrer.

Mais venons-en au fait : c'est quoi Karoo ?

Karoo, c'est le nom du personnage principal du livre de Steve Tesich (encore un auteur maudit qui meurt subitement d'une crise cardiaque juste après avoir mis le point final à l'œuvre de sa vie), qui gagne très bien sa vie en massacrant le travail des autres (scénario, montage de films) sans le moindre remords, qui déteste sa femme, qui a peur de son fils adoptif, qui pèse trente kilos de trop et qui est incapable d'être saoul même après avoir vidé huit bouteilles de whisky. Mais, surtout, Karoo est ignoble, malsain, inhumain, de mauvaise foi, menteur, fou, asocial, minable, sans talent, sans compassion, mais il est terriblement drôle. Du fin fond de son désespoir, il arrive à cultiver une sorte d'humour froid, déconnecté, suivant sa logique propre qui est si décalée de la réalité qu'elle en devient absurde. Oui, Karoo est un type détestable, le genre de types dont on a envie de s'éloigner, de fuir de peur de se laisser aller à quelques envies purement humaines de le frapper, de le piétiner et de le tuer. Mais Karoo est tellement attachant, dans ses faiblesses, dans ses bassesses, dans ses défaites, dans ses résignations, dans sa lâcheté. Quel personnage fantastique, si désespérément humain.

Le livre compte 600 pages, mais quel regret qu'il n'en compte pas mille de plus, pour voir jusqu'où le pauvre Karoo peut aller dans la détestation et le dégoût et la maladresse. Toutes les situations relatées dans le livre sont savoureuses, les dialogues sont succulents, les personnages qui gravitent autour de cet obèse répugnant sont délicieux dans leurs tentatives de supporter l'enfer qu'il leur inflige.

Et puis la grâce est partout présente dans ce livre, les purs moments de poésie aussi bien dans l'écriture que dans la description des relations humaines. Mais quel régal, quel bonheur, quel immense plaisir ! Il faudrait être fou, ou abruti, ou pire encore pour refuser de plonger dans l'âme sans fond de Karoo, ou plutôt pour sonder son absence manifeste d'âme.

Mais que dire de plus pour vous convaincre de lire ce livre ? Les formules toute faite ? Authentique chef d'œuvre, le livre qui changera votre vie à tout jamais, le meilleur livre depuis l'invention de l'imprimerie ? Karoo est une légende désormais, un phare incandescent qui éclaire votre embarcation morne naviguant dans le brouillard, votre Prozac, votre raison de vivre, votre Graal, Karoo est tout ça et bien plus encore.

L'enthousiasme m'étreint et me fait trembler, je me sens prédicateur sur le toit de ma Cadillac et vous êtes la foule intriguée par les gesticulations du pauvre fou avec sa pancarte, mais vivez cette rencontre, sincèrement, laisser entrer Karoo dans votre vie, passez du temps avec lui, mangez avec lui, parlez lui, dormez à ses côtés, vos rêves n'auront jamais été aussi beaux.

Karoo – Steve Tesich – Monsieur Toussaint Louverture – 22 euros (achetez en même deux pour les entendre discuter entre eux, ce qu'ils ont à dire sera forcément fascinant)

Posté par Armand A Lechare à 00:46 - Livres - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    slt ton blog est intéressante, toi qui aime lire visite mon blog et surtout sois indulgent c'est ma première fois.
    http://toutsurelle.canalblog.com/

    Posté par Calindra, 12 avril 2012 à 17:58

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