détenteurs du bon gout

05 décembre 2011

de l'impossibilité d'être juste en parlant du divin, ou comment j'ai digressé pour éviter de trahir

R160006010

 

O qu'il est complexe de parler d'un livre grandiose avec justesse, pertinence et pudeur, lorsque celui-ci mérite éloges dithyrambiques et adulation muette. J'ai aujourd'hui la délicate tâche de vous narrer ma rencontre avec un livre d'Emile Ajar (plus connu sous le sobriquet de Romain Gary) avec tact et goût : Pseudo.
J'ai trouvé ce bouquin dans une solderie. Et ce qui est bien avec les bouquins d'occasion, c'est que non seulement ils vous racontent l'histoire qu'ils transportent, mais ils vous baladent aussi dans les vies de leurs précédents propriétaires.
Gérard Jules Antoine Delabaye (Delabupe?) Paoli lance ainsi en écriture d'or, et précédée de son adresse et de son numéro de téléphone (sans 04 devant s'il vous plait), cette supplique : « Me rendre à tout prix SVP, à qui je le prête. Et d'abord à Marie Suzanne Normand ».
Tu as compris Marie Suzanne ? Soit honnête, ne te laisse pas mourir avant d'avoir rendu ce texte à son premier propriétaire, ne laisse pas ta descendance vénale dilapider ta bibliothèque chez des libraires peu scrupuleux. Merci vile progéniture d'avoir refourgué sans état d'âme ce trésor, il est entre de bonnes mains désormais, ne t'en fait pas, au chaud entre L'Amour au temps du choléra et L'Angoisse du roi Salomon, jusqu'à ce que mon engeance dilapide à nouveau une vie de collecte d’œuvres chez une nouvelle génération de vendeurs de papier (ou bien la foute au recyclage parce que le papier ne fera plus vendre, mais c'est une idée à laquelle je n'ai pas envie de penser).

Vous voyez, j'ai tellement peur d'être à côté de la plaque en parlant de Pseudo que je m'y mets volontairement. Je crains de ne savoir jouer finement avec les notions d'identité, d'angoisses existentielles, ou de réalité.
O je commencerais bien par vous parler de l'histoire, mais je crains que cela ne soit vain.
Je finirais par expliquer qu'il s'agit d'un truc de schizo, contée par la personnalité fictive elle-même ; l'imaginaire qui cherche à prouver son inexistence, qui se fait rattraper par la réalité (malheur à elle!) parfois, qui fuit son hérédité tout en courant derrière Tonton Macoute.
Puis je vous balancerais la toile de fond, celle que les exégètes peu subtiles nommèrent « l'affaire Ajar ».

Mais tout cela ne serait que trahison et calomnie, ça serait planter une fourchette dans le dos de la littérature, essayer de la rouler dans de la farine de mots, et si la littérature se laissait avoir par les mots, ça se saurait.

A la place je vais vous recopier un petit bout de Pseudo, et vous en ferez bien ce que vous voulez.

 

 

Mais c'est alors que j'ai remarqué ce qu'il se passait dans un coin de la chambre, un peu à l'écart. Nini essayait de se taper Ajar. Nini, comme son nom l'indique, ne peut pas souffrir qu'il y ait une œuvre littéraire dans laquelle elle ne se serait pas glissée. L'espoir ça la rend malade. Nini essaye depuis toujours et de plus en plus de se taper chaque auteur, chaque créateur, pour marquer son œuvre de néant, d'échec, de désespoir. Elle se fait appeler Nihilette, chez les gens bien élevés, du tchèque nihil, nihilisme, mais nous l'appelons Nini, avec majuscule parce qu'elle a horreur d'être minimisée. En ce moment, sur le tapis, elle essayait de se faire ensemencer par Ajar, pour lui faire ensuite des enfants du néant.
Ajar se défendait comme un lion. Mais il y a toujours avec Nini la tentation de se laisser faire, pour accéder enfin au fond du néant, là où se trouve la paix sans âme ni conscience. La seule chance qu'avait Ajar de s'en tirer était de prouver son inexistence, son état bidon pseudo-pseudo, son absence absolue d'état d'être humain digne d'être infecté par Nini, car le néant ne baise jamais le néant, pour des raisons techniques. Ou bien au contraire, de trouver sur le champ de bataille quelque chose de vrai et d'alabri, d'à l'abri, je veux dire, le chevalier Bayard d'Alabri sans peur et sans reproche, face à Nini cul-de-dragon, à l'abri de tout creux et de tout vide, où Nini se réfugie pour pondre et déposer ses œufs afin qu'ils envahissent tout de leur pourriture néantiste. Je tenais la main d'Annie dans la mienne comme dans les plus vieux clichés d'amour qu'aucune agrégation n'a encore réussi à désagréger. Je pensais à ceux qui s'aiment et Nini se tordait par terre dans d'atroces coliques, et ne parvenait plus à trouver le creux dans la fameuse sombre et sonore citerne qui sonne dans la mort une vie toujours future.
Je m'en étais tiré encore une fois. Ce n'était pas la dernière. Entre la vie et la mort, c'est la lutte des procédés littéraires.

 

 

Emile Ajar, Pseudo, Mercure de France, prix selon votre soldeur
Romain Gary (Emile Ajar), Pseudo, Folio, 7€30 

Posté par Ina Wungerors à 20:57 - Livres - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire