détenteurs du bon gout

01 décembre 2011

Le bon gout n'a pas d'âge (ici il commence à 6 ans)

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J'avais prévu de vous pondre un joli article bien chiadé à propos d'un bouquin bien chiadé, mais la vie en a décidé autrement. Hier, la vie m'a traînée au cinoche et j'espère bien vous y traîner itou.
Cher toustes, il faut aller voir Le Tableau au ciné ; mais vu qu'il appartient à la catégorie « film indé en animation pour les enfants (à partir de 6 ans ou 5 ans très éveillé) qui reste trois semaines à l'affiche de salles d'art et d'essais, qui ont plein de bonne volonté, mais pas un radis, et qui doivent déprogrammer des trucs pour programmer le dernier Disney histoire de manger autre chose que de la terre à Noël ».

L'histoire se passe au cœur d'un tableau mystérieusement inachevé. De cet inachèvement découle l'organisation sociale du petit monde qui habite la toile : les Toupins (les tous peints) dominent cet univers dans leur tour d'ivoire, persuadés que le Peintre les a choisi pour diriger, tandis que les Pafinis (les pas finis) se contentent de survivre dans la forêt sans trop rigoler. Les Reufs (roughs, esquisses pour les non coutumiers du terme) quant à eux sont carrément persécutés.

J'en viens donc à mon premier point positif de ce film grandiose ; moraliste (pas forcément à tort hein), comme tous les films pour enfants d'ailleurs, il ne se contente pas d'énoncer niaisement que la différence c'est mal, que le racisme c'est mauvais, et que l'amitié est possible malgré les castes.
Jean-François Laguionie et sa team proposent surtout une réflexion sur la construction d'un système ségrégationniste ; le Peintre (Dieu quoi), l'a voulu ainsi et à partir de ce postulat, on fait ce qu'on veut (bousiller du Reuf, insulter du Pafini, classique quoi).
Donc, remise en question dudit postulat par les héros, qui disent que ça va bien oui, on sait pas pourquoi le Peintre nous a laissé tomber, c'est pas une raison, on va aller le trouver nous, ce Peintre pour qu'il vous remette un peu les points sur les i, parce que votre histoire de domination ça à l'air logique comme ça, mais en fait vivre comme des chiens ça l'est pas, alors on va voir de quel bois on se chauffe, tout ça, tout ça.

Nos héros, Ramo le toupin, Lola la pafini et Plume le reuf, partent de fait à l'aventure : l'aventure ça veut dire sortir du cadre, se retrouver face à l'atelier de l'artiste, se retrouver face à d'autres toiles, mais surtout se retrouver face à l'Histoire de l'Art en personne. Pas toute parce qu'il faut bien sélectionner, mais quand même il y a à manger pour les mirettes.

On part d'un paysage fauve à la Derain,

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puis on se retrouve dans une toile de bataille bien académique (je vous fais voir un panorama bien impressionnant, même si c'est un truc bien pompier, ça a de la gueule il faut l'avouer ; essayez de le voir en bibliothèque, je trouve rien de meilleur qualité sur le ouèbe ),

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et on fait un détour par Picasso et le petit Paul,

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on se rattrape à un portrait de Jeanne par Modigliani,

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et tant d'autres encore, qui évoquent quelque chose, mais on ne sait pas quoi, où ai-je déjà vu ce carnaval vénissien ? d'où sort cette odalisque ? qui est cet autoportrait ? Ou comment j'ai passé la journée la tête dans des bouquins d'art pour les retrouver, sans succès, mais redécouvrant un demi millions d’œuvres enfouies dans les tiroirs de mon cerveau, en empilant des nouvelles dans des tiroirs fabriqués pour l'occasion.
C'est bon pour nous, c'est bon pour les bambins ; car l'extase béate face à une toile accrochée bêtement dans un musée glacial est un talent qui n'est pas inné. La sensibilité n'est pas une fille facile qui te tombe sur le coin de la trogne un dimanche pluvieux ou un mardi de printemps. Il faut l'amadouer délicatement, minutieusement, prendre grand soin de ne pas l'effrayer, l'apprivoiser l'air de rien, comme un petit écureuil sauvage.
En plantant un pauvre marmot devant la première Crucifixion venue, comme ça, sans explications ni amour, alors qu'il ne sait pas ce qu'il fout là, qu'il a qu'une envie, c'est retourner au parc et manger des Princes bigout, on obtiendra qu'une seule chose (en fait quatre ou cinq): la fuite de l'écureuil (métaphore de la sensibilité si vous n'avez pas suivi), le souvenir de la frustration, la terrible absence du Prince bigout, un sentiment d'incompréhension du monde, et après, à l'adolescence, ça nous fait fan du Seigneur des anneaux. Et l'humanité, malgré tout, ne mérite pas ça.

Une dernière chose et je vous laisse tranquilles.
Comme dans tout film, il y a une histoire d'amour (contrariée, cela va sans dire). Or, joie, o joie, Anik Le Ray (la scénariste) a la présence d'esprit de ne pas nous conter un truc raplapla où le baiser final représente le paroxysme de l'érotisme pour catholiques qui ne niquent que pour procréer. Que nenni ; ici l'amour est charnel, tendre, fantasmé. L'amour ça se passe aussi tout nu parce que la nudité n'est pas sale, parce que la sensualité n'est pas un aspect tabou de la vie amoureuse dont les parents naïfs se préoccuperont un jour par surprise entre deux Prince bigout et une question imprévue. Rassurez-vous, point de membre turgescent, point de partouze sous les marronniers, allez-y sereins, ça reste un film pour enfant.
Et pour ne rien gâcher, c'est joli (je ne développe pas, cet article est bien assez long).

Donc toi, la mère de famille qui ne sait plus comment occuper sa progéniture, toi le père qui n'en peut plus de regarder Cars, toi la nounou qui gravite à 39° de fièvre et ne souhaite que la paix, juste pour une heure, toi l'instit' qui ne sait pas comment entamer un cycle sur l'Histoire de l'Art, file donc au cinoche au lieu de lire des blogs miteux.

 

Le Tableau, Jean-François Laguionie, sortie le 23 novembre 2011, en salles plus pour très longtemps.

Ps : les références des toiles citées plus haut.
L'Estaque, route tournante, Derain, 1906, Huile sur toile 129,5 cm x 195 cm, Houston
La Bataille de Borodino, Franz Roubaud, 1912, 3 764 cm × 340 cm, Moscou
Paul en Arlequin, Picasso, 1924, Huile sur toile, 130 x 97.5 cm, Paris
Portrait de Jeanne Hebuterne, Modigliani, 1919, huile sur je sais pas quoi toile ou bois, qui sait ?, 20x 12, je sais pas où c'est conservé

Posté par Ina Wungerors à 13:45 - films - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    joliment peint.

    Merveilleux tableaux un plaisir pour les yeux.

    Posté par amoreuse, 02 juillet 2012 à 07:43

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